Catherine de Sienne, Lettres - Lettre n. 236, A MESSIRE RISTORO DE CANIGIANI

Lettre n. 237, A MESSIRE RISTORO CANIGIANI

CCXXXVII (229).-.- De la lumière qui fait connaître la bonté de Dieu.- Des conditions d'une bonne prière.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE


1. Très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir dépouillé de tout amour de vous-même, afin que vous ne perdiez pas la lumière et la connaissance de l'amour ineffable que Dieu vous porte. C'est la lumière qui nous le fait connaître, et c'est l'amour-propre qui nous ôte la lumière. Aussi je désire ardemment le voir détruit en vous. Oh! que cet amour-propre est dangereux pour notre salut! Il prive l'âme de la grâce, parce qu'il ôte la charité de Dieu et du prochain, et cette charité nous fait vivre dans la grâce. Il nous prive de la lumière, disons-nous, parce qu'il obscurcit l'oeil de notre intelligence; et lorsque nous n'avons plus la lumière, nous marchons dans les ténèbres, et nous ne connaissons pas ce qui nous est nécessaire. Et qu'avons-nous besoin de connaître? La grande bonté de Dieu et son ineffable charité à notre égard, la loi [1258] perverse qui combat toujours contre l'esprit, et notre misère. C'est par cette connaissance que l'âme commence à rendre à Dieu ce qu'elle lui doit, c'est-à-dire la gloire et l'honneur de son nom, en l'aimant pardessus toutes choses, en aimant le prochain comme soi-même. La faim, le désir de la vertu doit faire naître la haine, le mépris du vice et de la sensualité, qui est la cause de tout vice.

2. L'âme acquiert la vertu et la grâce en se renfermant dans la connaissance d'elle-même, avec la lumière dont nous avons parlé. Et ou trouvera-t-elle la richesse de la contrition de ses fautes et l'abondance de la miséricorde de Dieu? Dans cette même connaissance. Voyons si nous l'avons trouvée ou non. Parlons-en un peu, puisque, d'après votre lettre, vous avez le désir d'avoir la contrition de vos péchés, et que ne pouvant l'avoir, vous abandonnez pour cela la sainte Communion. Nous verrons si c'est un motif pour le faire. Vous savez que Dieu est souverainement bon, qu'il nous a aimés avant que nous fussions; il est l'éternelle Sagesse, et sa puissance est infinie. Nous sommes donc certains qu'il peut, qu'il sait et qu'il veut vous donner ce qu'il nous faut.

3. Ne voyons-nous pas qu'il nous a donné plus que nous ne savons lui demander, et même ce que nous ne lui avons pas demandé? Lui avons-nous jamais demandé qu'il nous fît des créatures raisonnables, à son image et ressemblance, plutôt que des animaux? Non certainement. Lui avons-nous demandé qu'il nous fit renaître à la grâce dans le sang du Verbe, son Fils unique, et qu'il restât notre nourriture, lui, le l'Homme-Dieu tout entier, sa chair, son sang, son [1259] âme unie à sa divinité? Outre ces dons, qui sont si grands, et qui prouvent un amour si ardent, que les cours les plus durs devraient, en les voyant, se réchauffer et s'attendrir, combien recevons-nous de grâces et de faveurs sans les avoir demandées! Puisqu'il nous donne tant sans que nous le demandions, combien à plus forte raison exaucera-t-il nos désirs quand nous désirerons une chose juste! Et même qui est-ce qui nous la fait désirer et demander? C'est lui seul. S'il nous la fait demander, n'est-ce pas une preuve qu'il veut nous accorder ce que nous lui demandons?

4. Vous me direz: Je confesse que ce vous dites est vrai: d'où vient cependant que j'ai demandé très souvent la contrition et d'autres choses, et que je n'ai rien obtenu? Je vous répondrai: Ou c'est la faute de celui qui demande des lèvres seulement, et non pas du coeur. Notre Sauveur dit que ceux qui crieront: Seigneur, Seigneur, il ne les reconnaîtrait pas. Il les connaît sans doute; mais, par leur faute, il ne les reconnaît pas dans sa miséricorde. Ou bien on demande quelque chose qui nuirait au salut; et en ne l'obtenant pas, on est exaucé, car on a demandé ce qu'on croit utile et qui serait nuisible. On gagne donc en ne l'obtenant pas, et Dieu a écouté l'intention qui faisait demander. Dieu est toujours bon à notre égard; mais il l'est en secret, parce qu'il connaît notre imperfection; il voit que s'il nous accordait sur-le-champ sa grâce, nous ferions comme l'animal immonde, qui quitte la douceur du miel pour la corruption de la fange. Dieu voit que nous faisons souvent de même; nous recevons sa grâce et ses bienfaits, nous participons à la douceur de sa charité, et [1260] nous ne craignons pas de nous abandonner à nos misères, et de retourner à la corruption du monde que nous avions rejetée. Dieu souvent ne nous accorde pas ce que nous demandons, aussi vite que nous le voudrions, pour augmenter notre faim et notre désir, parce qu'il aime voir devant lui l'ardeur de sa créature.

5. Quelquefois il accordera la grâce réellement, mais pas d'une manière sensible. La Providence agit ainsi parce qu'elle sait que si l'homme l'éprouvait d'une manière sensible, il se relâcherait de son désir, ou tomberait dans la présomption. Il lui ôte alors le sentiment et non la grâce; il y a d'autres au. contraire qui la reçoivent et la sentent par un effet de sa douce bonté. Il est notre médecin qui nous donne, et nous pauvres malades, ce qui convient le mieux à notre infirmité. Vous voyez donc que de toute façon l'intention de la créature qui prie Dieu est exaucée. Voyons maintenant ce que nous devons demander et dans quelle mesure. Il me semble que la douce Vérité suprême nous enseigne ce que nous devons demander. Lorsque, dans le saint Evangile, Notre-Seigneur reproche à l'homme la sollicitude déréglée qu'il met à acquérir et conserver les honneurs et les richesses du monde, il dit: " Ne vous inquiétez pas du lendemain; à chaque jour suffit sa peine, " il nous montre par là que nous devons considérer avec prudence la brièveté du temps; et il ajoute: Demandez d'abord le royaume du ciel. Le Père céleste connaît bien les petites choses dont vous avez besoin.

6. Quel est ce royaume? comment le demander? C'est le royaume de la vie éternelle et le royaume de notre [1261] âme; ce royaume de notre âme, s'il n'est pas possédé par la raison, n'entrera jamais dans le royaume du ciel. Et comment le demande-t-on? Non seulement avec des paroles, nous avons dit que ceux qui parlaient seulement, Dieu ne les connaissait pas, mais avec le désir des vraies et solides vertus. C'est la vertu qui demande et possède le royaume du ciel; cette vertu rend l'homme prudent, et il travaille avec prudence et sagesse pour l'honneur de Dieu, pour son salut et celui du prochain. Il supporte avec prudence ses défauts, et il règle son coeur avec prudence, en aimant Dieu par-dessus toute chose et le prochain comme lui-même. L'ordre véritable est d'être prêt à sacrifier la vie de son corps pour le salut des âmes, et ses biens temporels pour délivrer son prochain. C'est ce que fait la charité prudente; si elle n'était pas prudente, elle ferait le contraire, comme le font ceux qui ont une charité fausse et insensée. Souvent, pour sauver le prochain, je ne dis pas son âme, mais son corps, ils exposent leur âme pour soutenir le mensonge par de faux témoignages; ceux-là perdent la charité, parce qu'elle n'est pas unie à la prudence. Nous avons vu qu'il faut demander le royaume du ciel avec prudence. Maintenant je vous dirai ce que nous devons faire pour la sainte Communion, et comment nous devons la recevoir.

7. Nous ne devons pas user d'une fausse humilité, comme font bien des hommes du monde. Je dis qu'il faut recevoir ce doux sacrement, car il est la nourriture de l'âme; et sans cette nourriture, nous ne pouvons vivre en état de grâce. Il n'y a aucun lien [1262] assez grand qui ne puisse se rompre pour approcher de ce doux sacrement. L'homme doit faire de son côté tous ses efforts, et cela suffira. Comment devons-nous le recevoir? Avec la lumière de la très sainte Foi et avec la bouche du saint désir. Vous regarderez à la lumière de la Foi celui qui est tout Dieu et tout homme dans cette Hostie. Alors le coeur, qui suit l'intelligence, le reçoit avec un tendre amour, avec une pieuse considération de ses défauts et de ses péchés qui lui inspire la contrition. IL considère la grandeur de l'ineffable charité de Dieu, qui se donne avec tant d'amour en nourriture; et, quoiqu'il ne croie pas avoir la contrition parfaite et les dispositions où il voudrait être, il ne doit pas abandonner la Communion. Sa bonne volonté suffit, et il est dans la disposition requise.

8. Je vous dis encore qu'il faut recevoir le Sacrement comme il a été figuré dans l'Ancien Testament, lorsqu'il fut ordonné de manger l'agneau rôti et non bouilli, entier et non partagé, ceints et debout avec un bâton à la main, et après avoir mis le sang de l'agneau sur le seuil de la maison. Il faut communier de la même manière, et manger l'Agneau sans tâche rôti et non bouilli. Ce qui est bouilli est dans la ferre et l'eau, c'est-à-dire dans l'attachement terrestre et dans l'eau de l'amour-propre. Nous le prenons rôti lorsque nous le prenons au feu de la divine charité. Nous devons être ceints de la ceinture de la continence; car ce serait une chose indigne, si nous nous approchions de la pureté même avec l'esprit et le corps souillés. Nous devons être debout, c'est-à-dire le coeur et l'esprit toujours fidèles et toujours [1263] élevés vers Dieu, avec le bâton de la très sainte Croix, où nous trouvons la doctrine de Jésus crucifié. C'est sur ce bâton que nous nous appuyons; c'est avec lui que nous nous détendons de nos ennemis, c'est-à-dire du monde, du démon et de la chair. Il faut le manger tout entier et non par partie c'est-à-dire qu'à la lumière de la Foi, nous devons:dans ce sacrement voir non seulement l'humanité, mais aussi le corps, l'âme de Jésus crucifié unis à sa divinité, l'HommeDieu tout entier. Il faut prendre le sang de cet Agneau, et le mettre sur notre front: c'est-à-dire le confesser devant toute créature raisonnable, et ne le renier jamais ni dans la peine ni dans la mort. Il faut enfin prendre avec amour cet Agneau préparé au feu de la charité sur le bois de la Croix; nous serons trouvés marqués du signe du Thau, et nous ne serons pas frappés par l'ange exterminateur (Le Thau a la forme de la croix, et on lit dans Ezéchiel 9,6: Super quem videritis Thau, ne occidatis).

9. Je vous ai dit qu'il ne faut pas faire, et je ne veux pas que vous fassiez comme les séculiers imprudents qui n'obéissent pas au précepte de l'Eglise, en disant: Je ne suis pas digne; et ils passent ainsi des années dans le péché mortel, sans prendre la nourriture de leurs âmes. Oh! la folle humilité! Qui ne voit pas que vous n'êtes pas dignes? Quel moment attendez-vous pour en être dignes? Ne croyez pas l'être plus à la fin qu'au commencement. Tout le bien que nous pourrons faire, ne nous en rendra pas dignes; Dieu seul est digne de lui-même, et peut nous rendre dignes de sa dignité, qui ne diminue jamais [1264]. Que devons-nous faire? Nous disposer autant que nous le pouvons, et obéir à ce doux commandement. Si nous ne le faisons pas, si nous négligeons la Communion par ce motif, en croyant éviter la faute, nous y tomberons. Je conclus, et je veux que vous ne tombiez pas dans cette folie, mais disposez-vous comme un chrétien fidèle à recevoir la sainte Communion, comme nous l'avons dit. Vous le ferez d'autant plus parfaitement que vous resterez dans la connaissance de vous-même, pas autrement: parce que cette connaissance vous fera veiller sur toute chose. Que vos saints désirs ne s'affaiblissent pas parla souffrance, la peine, l'injure et l'ingratitude de ceux que vous avez obligés; mais persévérez généreusement avec une véritable persévérance jusqu'à la mort. Je vous conjure de le faire, par l'amour de Jésus crucifié. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.






Lettre n. 238, A MESSIRE RISTORO CANIGIANI

CCXXXVIII (230). - A MESSIRE RISTORO CANIGIANI. - De la vraie et parfaite charité, et la douceur qu'elle apporte.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE


1. Très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang [1265], avec le désir de vous voir fondé sur la vraie et parfaite charité. Cette charité est la mère et la nourrice de toutes les autres vertus; elle rend l'homme constant et persévérant dans la vertu, si bien, que le démon et la créature ne peuvent l'en séparer, s'il ne le veut pas. Elle est d'une si grande douceur, qu'elle détruit toute amertume qui afflige l'âme; mais elle produit une amertume douce qui engraisse l'âme dans la vraie connaissance d'elle-même, où elle connaît les fautes passées et présentes qu'elle a commises contre son Créateur. C'est cette connaissance qui lui est amère; elle se repent d'avoir offensé l'éternel et souverain Bien, d'avoir souillé la face et la beauté de son âme, qui a été lavée dans le sang de l'humble Agneau sans tache, et c'est par ce sang qu'elle a connu le feu et l'abîme de sa charité. Cette connaissance inspire à l'âme un amour qu'elle n'aurait pas sans cela; car la créature aime son Créateur selon qu'elle se voit aimée de lui. Ainsi toute la froideur de notre coeur vient uniquement de ce que nous ne regardons pas combien nous sommes aimés de Dieu. Et pourquoi ne le voyons-nous pas? Parce que le nuage de l'amour-propre obscurcit l'oeil de l'intelligence, dont la prunelle est la lumière de la très sainte Foi.

2. Par cette lumière, nous arrivons à la charité parfaite de Dieu, et nous arrivons aussi à la charité du prochain. Car l'âme qui aime son Créateur veut aussi aimer ce qu'il aime; et, en voyant qu'il aime la créature, elle est forcée par le feu de sa charité, de l'aimer et de la servir avec zèle et empressement; et les services qu'elle ne peut rendre à Dieu, qui n'a [1266] pas besoin de nous, elle veut les rendre au prochain en lui faisant part des grâces et des dons qu'elle a requis de Dieu, spirituellement ou temporellement, et elle le fait avec une intention pure, parce que la charité droite et généreuse ne cherche pas son avantage; elle ne s'aime pas, elle n'aime pas le Créateur et les créatures pour elle, mais elle aime tout pour Dieu.

3. La charité n'est pas fausse et hypocrite, montrant au dehors ce qui n'est pas au dedans; elle est humble, et non pas orgueilleuse; car c'est l'humilité qui nourrit la charité dans l'âme. Elle n'est pas infidèle, mais fidèle, servant Dieu fidèlement et le prochain, espérant en Dieu et non pas en elle-même. Elle n'est pas imprudente, mais elle fait tout avec une grande prudence; elle est juste, rendant à chacun ce qui lui est dû: à Dieu, gloire et honneur à son nom par la vertu; au prochain, la bienveillance, et à elle-même la haine de fautes commises et le regret de sa propre fragilité. Elle est forte, car l'adversité ne peut l'affaiblir par l'impatience, ni la prospérité par une joie déréglée. Elle apaise les querelles, réprime la colère et foule aux pieds l'envie, parce qu'elle aime le prochain, et se réjouit du bien qui lui arrive comme du sien même. Elle revêt si bien l'âme du vêtement de la grâce, qu'aucun coup ne peut l'atteindre, mais revient sur celui qui a frappé. Nous voyons que, si le prochain nous frappe par l'injure, et que nous le supportions avec patience, le trait empoisonné revient sur celui qui l'a lancé. Si le monde nous frappe par ses plaisirs, ses délices, ses honneurs, et que nous les recevions avec mépris, ses coups tournent à [1267] sa honte; et si le démon nous frappe avec ses tentations innombrables, nous le frappons de toute la force de la volonté, en restant fermes, constants et persévérants jusqu'à la mort, ne consentant jamais à ses pensées et à sa malice.

4. En nous tenant sur ce rocher, aucune attaque ne peut nous nuire; c'est la volonté seule qui commet la faute ou pratique la vertu, selon ce qu'elle choisit. Lorsque ce sont des pensées impures qui nous attaquent, nous les repoussons par le parfum de la pureté. La pureté de la continence rend l'âme angélique; elle est fille de la charité; et cette douce mère l'aime tant, que non seulement elle la préserve des souillures qui donnent la mort à l'âme, des fautes de ceux qui se plongent dans la fange de la chair comme des animaux grossiers, mais encore elle lui fait mépriser ce qu'elle pourrait se permettre sans péché mortel dans l'état du mariage, si bien, que l'homme les fuirait s'il le pouvait; car il lui semble qu'il ne peut toucher à cette boue sans se salir: il est bien difficile en effet de la traverser, et de ne pas se souiller. Aussi, l'âme qui est dans la charité goûte le parfum de la continence, et voudrait fuir ce qui lui est contraire.

5. Oh! combien serait doux et agréable à Dieu ce sacrifice, si vous, mon Fils et ma Fille bien-aimée, vous vous offriez à Dieu avec ce suave et délicieux parfum, si vous laissiez pour jamais la lèpre aux lépreux, et si vous suiviez l'état angélique. N'attendez pas le moment de la vieillesse où le monde nous abandonne; vous plairiez peu à Dieu en laissant ce que vous ne pouvez conserver; mais donnez-lui la fleur de votre jeunesse; il l'acceptera avec un grand [1268] amour, et vous lui serez très agréables. Ne dormons plus, pour l'amour de Jésus crucifié. Nous avons fait si longtemps une étable de notre corps et de notre âme, il faut désormais en faire un jardin. N'attendez pas le temps, parce que le temps ne nous attend pas. Que l'un invite et force l'autre à se revêtir de cette très douce pureté qui répand une si bonne odeur, en présence de Dieu et devant les créatures. Je suis certaine que si vous avez en vous la charité, cette douce mère, vous ferez pour cela tous vos efforts; vous combattrez votre fragilité quand elle voudra se révolter contre la raison, mais pas autrement. Parce que je souhaite vous voir arriver à cet état parfait, et que je comprends qu'on ne peut y arriver que par la voie de la charité, je vous ai dit et je vous répète que je désire ardemment vous voir fondés sur la vraie et parfaite charité; cette charité embrasse toutes les vertus, elle méprise et fuit tous les vices. Elle est si douce, si agréable, qu'il ne faut pas perdre de temps par négligence, mais il faut se lever avec zèle à la lumière de la très sainte Foi. Et à cette lumière, nous verrons combien Dieu nous aime; en le voyant, nous connaîtrons Sa bonté; et la connaissant, nous l'aimerons, et par cet amour nous chasserons l'amour-propre qui ôte la vie de la grâce. Emplissez sans cesse votre mémoire du souvenir du sang de Jésus crucifié. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [1269].








Lettre n. 239, A MESSIRE RISTORO CANIGIANI

CCXXXIX (231).- A MESSIRE RISTORO CANIGIANI.- Des biens du monde et de la grâce de Dieu.- De l'amour avec lequel on aime Dieu et les créatures,à l'exemple de Jésus-Christ.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE


1. Très cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir dépouillé du vieil homme et revêtu du nouveau; je dis dépouillé du vieux péché d'Adam, de cet amour déréglé qu'il eut lorsqu'il offensa Dieu par sa désobéissance, et il s'offensa lui-même en se privant de la vie de la grâce. Aussitôt qu'il eut offensé Dieu, il trouva la révolte en lui et dans toutes les créatures. IL en est de même de l'âme qui suit et revêt le vieil homme; elle s'aime elle-même d'un amour sensitif, et de cet amour viennent toutes les affections déréglées. C'est cet amour misérable qui ôte la lumière de la raison, et empêche de connaître la vérité; il ôte la vie de la grâce, et nous donne la mort. Il nous ôte la liberté, et nous rend les serviteurs et les esclaves du péché, du néant; et alors on goûte en cette vie les arrhes de l'enfer. Je dis que l'homme ne connaît plus la vérité; car s'il connaissait la vérité, il ne donnerait pas son coeur, ses affections, ses désirs au monde; il n'en ferait pas son Dieu, mais il le mépriserait avec toutes ses délices [1270] en voyant son inconstance, son peu de stabilité, Combien il est vain et caduc!



2. Ne le voyons-nous pas tous les jours, très cher Frère les choses du monde passent comme le vent, et rien ne dure à notre gré. C'est que rien n'est à nous, excepté la grâce divine, qui ne peut nous être enlevée si nous ne le voulons pas; car la grâce ne se perd que par le péché, et ni le démon ni les créatures ne peuvent nous forcer à commettre la moindre faute, et nous ravir par conséquent la grâce. Mais les choses du monde, qui nous sont prêtées pour notre usage, peuvent nous être enlevées, et nous sont enlevées quand il plaît à la Bonté divine qui nous les a données. Aussi nous voyons l'homme tantôt riche, tantôt pauvre, aujourd'hui dans les honneurs, demain dans l'adversité. Nous passons de la santé à la maladie, de la vie à la mort. Les choses du monde changent, et celui qui veut les posséder ne le peut pas, parce qu'elles ne sont pas à lui. Si elles étaient à lui, il les garderait comme il le voudrait; mais elles lui sont prêtées pour ses besoins, et non pas pour qu'il les possède avec un amour déréglé, pour qu'il les aime hors de Dieu. Car en agissant ainsi, il transgresserait son commandement, qui nous dit que nous devons aimer Dieu par-dessus toute chose, et le prochain comme nous-mêmes. En ne le faisant pas, il tombe dans la désobéissance, il se prive de la vie de la grâce et devient digne de la mort éternelle.

3. Il devient ainsi insupportable à lui-même, et il goûte les arrhes de l'enfer, car le ver de la conscience le ronge toujours. il éprouve une peine insupportable en se voyant privé de la chose qu'il aime [1271] d'une affection déréglée, et qu'il faut laisser, ou pendant la vie en la perdant, ou à l'heure de la mort. Car en mourant, l'homme doit tout laisser; il n'emporte avec lui que le bien ou le mal qu'il a fait, et il reçoit ce qu'il a mérité. Toute faute est punie, toute vertu récompensée. Il ne peut emporter autre chose, et celui qui a des affections déréglées, souffre beaucoup lorsqu'il perd ce qu'il aimait tant; il perd avec autant de douleur qu'il possédait avec amour. Aussi toute sa vie est une peine, même lorsqu'il est dans les plaisirs et l'abondance, parce qu'il craint de perdre ce qu'il a. Qui ne reconnaît pas ces misères et les tourments que donne le monde? celui qui obscurcit la lumière de la raison par l'amour de lui-même. Il a perdu cette lumière en se rendant l'esclave de la sensualité, qui le revêt du vieil homme, c'est-à-dire du péché d'Adam, Il est malheureux, l'ingrat et l'insensé qui se prive de la dignité que lui donnaient la lumière de la raison, la vie de la grâce et la liberté! il s'est fait l'esclave du démon et du péché, qui n'est que néant; car il perd cette liberté, qui lui avait été rendue par le moyen du sang du Fils de Dieu, dans lequel est purifiée la face de notre âme. Oh I combien est digne de châtiment celui qui dépense et consume sa vie d'une manière coupable! Son iniquité l'empêche de reconnaître la bonté de Dieu à son égard, et de recevoir le fruit du Sang. Que devient ce pauvre insensé, lorsqu'il aspire et qu'il s'attache par le désir à toutes les délices du monde? Il ne trouve autre chose que confusion et remords de conscience jusqu'au moment de la mort; il est comme le fou, ou comme celui qui songe qu'il a de grandes jouissances [1272], et qui ne trouve plus rien à son réveil. De même l'homme qui s'éveille du sommeil de cette misérable vie, ne trouve que peine et remords. Quel moyen donc prendre pour ne pas perdre le bien du ciel, et pour ne pas être ici-bas dans une telle affliction!

4. Voici le remède, très doux Frère: Il faut nous dépouiller du vieil homme, qui nous cause ces peines insupportables, et nous revêtir de l'homme nouveau, du Christ, le doux Jésus, en réglant notre vie, en vivant comme un être raisonnable et non comme un animal, en dissipant le nuage de l'amour-propre et en détestant notre sensualité, cette loi mauvaise opposée à l'esprit, et le monde avec toutes ses délices. Aussitôt que vous les considérerez avec l'oeil de l'intelligence, vous verrez combien ces choses sont nuisibles à notre salut, si nous les aimons hors de Dieu, et quel supplice insupportable elles causent en cette vie. Alors, quand l'âme voit cela, elle conçoit sur-le-champ la haine de la sensualité et de tout ce qui est du monde; non pas qu'elle n'aime les choses créées, l'homme qui a des enfants aime ses enfants, sa femme et ses parents, mais il les aime d'un amour réglé et non coupable; il ne veut pas pour eux perdre son âme en offensant Dieu. Dieu ne nous défend pas d'aimer, Il nous commande au contraire d'aimer le prochain comme nous-mêmes; mais il nous défend d'aimer d'une affection déréglée. Et c'est ce que l'âme déteste, parce qu'elle voit que Dieu défend ces affections, et qu'elles lui sont nuisibles. Dès qu'elle déteste ce qu'elle doit détester, l'âme, qui ne peut vivre sans amour, s'aime aussitôt elle-même, avec le prochain et les choses créées, d'un amour légitime et vertueux [1273], fixant toujours à la lumière de la très sainte Foi, le regard de son intelligence sur Jésus crucifié; et elle voit en lui, et connaît ce qu'elle doit aimer.

5. Et, comme dans le sang du Christ, elle voit l'amour ineffable de Dieu, car ce sang nous a plus clairement manifesté l'amour et la charité de Dieu que toute autre chose, elle se met à l'aimer de tout son coeur, de toute son âme, de toutes ses forces. Une des lois de l'amour est d'aimer autant qu'on se sent aimé, et d'aimer tout ce qu'aime celui qu'on aime. Aussi, à mesure que l'âme connaît l'amour de son créateur à son égard, elle l'aime; et en l'aimant, elle aime tout ce que Dieu aime. Et parce qu'elle voit que Dieu aime souverainement sa créature raisonnable, qu'il l'aime tant, qu'il nous a donné le Verbe, son Fils, afin qu'il sacrifiât sa vie pour nous, et qu'il nous purifiât de la lèpre du péché dans son sang, le coeur de l'homme se dilate et participe à la charité divine pour le prochain; il veut lui rendre ce qu'il ne peut rendre à Dieu, c'est-à-dire lui être utile, car notre Dieu n'a pas besoin de nous, et ce que nous ne pouvons faire pour lui, nous devons le faire au prochain, que Dieu nous a donné comme moyen de lui prouver. l'amour que nous avons pour lui, Cet amour empêche l'homme de concevoir de la haine à l'égard du prochain, pour les injures qu'il en reçoit; mais il supporte avec patience ses défauts, s'affligeant plus de l'offense faite à Dieu et de la perte de son âme que de sa propre injure et de la perte qu'il éprouve lui-même.

6. Cet amour est réglé, car il ne sort pas de la charité, et il se revêt de l'homme nouveau, du [1274] Christ, le doux Jésus, dont il suit les traces et la doctrine, rendant lé bien à ceux qui lui font du mal, détestant ce que le Christ béni déteste et aimant ce qu'il aime. Que déteste le Christ béni? le vice, le péché, les honneurs, les délices du monde. Le péché lui déplaît tant, que, n'en ayant pas l'ombre en lui, il a voulu venger et punir nos fautes sur son corps; et cela dans des peines et des tourments tels, que la langue ne pourra jamais les raconter. Il méprisa tant les honneurs et les délices, que, quand les Juifs voulurent le faire roi, il disparut du milieu d'eux, et il embrassa au contraire la pauvreté, les injures, les affronts; il supporta la faim, la soif les persécutions, jusqu'à la mort honteuse de la très sainte Croix. Au lieu de la fuir, il alla au-devant des Juifs qui voulaient le prendre, et il leur dit: " Qui demandez-vous? " Ils répondirent: " Jésus de Nazareth. " " Si c'est moi que vous cherchez, dit alors le doux et tendre Verbe, me voici: prenez-moi; mais laissez ceux-ci. " Il parlait de ses disciples.

7. C'est ainsi que la douce Vérité nous a enseigné la charité du prochain que nous devons aimer, et la patience qui doit nous faire supporter tout ce que Dieu permet réellement pour la gloire et la louange de son nom, ne fuyant jamais la fatigue et le travail, ne tournant jamais la tête en arrière pour regarder la charrue par impatience ou par haine envers le prochain; il faut aller au contraire au-devant de lui avec la joie du coeur, et l'embrasser avec l'amour de Jésus crucifié. Nous devons tout supporter; nous devons le faire, parce que la peine est bien petite, et la récompense bien. grande, et aussi par amour pour [1275] Celui qui donne. La peine est petite. Savez-vous combien? comme la pointe d'une aiguille. Car la peine n'est pas plus grande que le temps, et vous savez bien qu'on ne peut s'imaginer la brièveté du temps. Le temps passé, vous ne l'avez pas; le temps à venir, vous n'êtes pas sûr de l'avoir. Vous possédez donc cet instant du temps présent, et pas davantage. La peine passée n'existe pas, et la peine à venir, nous ne sommes pas certains de l'avoir; nous n'avons que la peine de l'instant présent, et pas davantage, Il est donc vrai que cette peine est bien petite.

8. La récompense n'est-elle pas bien grande? Demandez-le au doux apôtre saint Paul, qui nous dit que les souffrances de cette vie ne sont pas à comparer avec la gloire future. Considérons aussi Celui qui nous donne la peine: c'est notre Dieu, qui est souverainement bon: et parce qu'il est souverainement bon. il ne peut vouloir que notre bien. Pourquoi nous donne-t-il la peine? Pour nous sanctifier, pour éprouver en nous sa perle précieuse de la patience. Cette vertu nous montre si nous aimons véritablement notre Créateur, et si nous avons en nous la vie de la grâce; car comme l'impatience est un signe que nous nous aimons plus nous-mêmes, et que nous aimons plus les choses créées que le Créateur, de même la patience est une preuve qui nous montre que nous aimons Dieu par-dessus toute chose et le prochain comme nous-mêmes.

9. Vous voyez que celui qui suit le Christ hait le vice et chérit la vertu. Il l'embrasse, il s'en revêt si bien, qu'il aime mieux mourir que de s'en dépouiller, tant est douce et agréable la vertu. Dès que l'âme [1276] est revêtue de l'homme nouveau par la lumière de la raison, elle goûte la vie éternelle, et rien ne peut la troubler. Si la peine arrive, elle se réjouit de ses tribulations, elle s'en nourrit; elle n'a pas cette crainte qui fait souffrir, cette crainte servile qui tremble de perdre les biens du monde, car elle les possède avec un amour raisonnable, comme des choses prêtées, et non comme des choses qui lui appartiennent; elle voit combien elles sont passagères. Elle comprend qu'elle ne peut les conserver à son gré, parce qu'elles ne lui appartiennent pas; elle est disposée alors à s'en servir avec un amour raisonnable, et toute sa vie est ainsi réglée en Dieu, dans quelque position qu'elle se trouve.

10. Celui qui est dans l'état du mariage s'y conserve avec une grande honnêteté, respectant fidèlement les jours prescrits par la sainte Eglise. S'il a des enfants, il nourrit leurs âmes et leurs corps, et les élève comme des créatures raisonnables dans les doux commandements de Dieu. Et s'il est dans un autre état, où il puisse assister son prochain, il devient le père des pauvres; il se fatiguera avec joie pour eux, les assistant autant qu'il le pourra. Il ne veut pas faire un Dieu de son corps par le luxe et les plaisirs, mais il tient son rang dans une mesure agréable à Dieu, sans frivolité, sans vanité de coeur. Il ne dépense pas son bien au seul embellissement de sa maison, parce qu'il voit que quand elle serait ornée, ces ornements et cette richesse pourraient bien lui être enlevés. Mais il s'applique à orner la demeure de son âme, des vraies et solides vertus; car cet ornement, personne ne peut le lui enlever s'il ne veut pas. Rien ne peut affliger [1277] ceux qui agissent ainsi, parce qu'ils ont placé leur affection dans une chose qui ne peut leur être enlevée. Ils parcourent cette vie si pleine d'épreuves, sans chagrins et sans remords de conscience, et ils marchent tout joyeux dans la voie de Jésus crucifié; ils suivent sa doctrine, revêtus du vêtement léger de l'homme nouveau, et dépouillés du poids du vieil homme, qui accable et retient l'âme dans le péché mortel, au milieu des peines nombreuses et des tourments de cette vie ténébreuse.

11. Celui que l'amour-propre prive de la lumière de la raison n'est pas plus en paix avec lui-même qu'avec les autres. Il ne connaît pas la Vérité, et il souffre; car, comme il ne connaît pas la Vérité, il ne peut l'aimer, et ne l'aimant pas, il ne peut s'en revêtir, et il est toujours inquiet. Aussi, pour que vous soyez délivré de ce tourment, pour que vous receviez la vie de la grâce, pour que vous répondiez à Dieu qui vous appelle et vous aime d'un amour ineffable, je vous ai dit que je désirais vous voir dépouillé du vieil homme, et revêtu de l'homme nouveau, du Christ, le doux Jésus. Faites-le, je vous en conjure.

12. Réjouissez-vous de ce qui est arrivé (Ce disciple fidèle de sainte Catherine eut à souffrir de l'émeute de Florence, où elle fut sur le point de perdre la vie. (Voir les lettres XV et LIV.), car c'est la vie de votre âme, et augmentez en vous le fruit du saint désir. Si la sensualité ou le langage trompeur des hommes vous parle autrement, ne l'écoutez pas; mais soyez ferme et courageux; persévérez dans vos saintes résolutions, et pensez que les hommes du [1278] monde ne pourront pas répondre pour vous devant le souverain Juge au moment de la mort, et que vous n'aurez d'autre secours qu'une sainte et bonne conscience. Ne dormez donc plus, et réglez bien toute votre vie. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.







Catherine de Sienne, Lettres - Lettre n. 236, A MESSIRE RISTORO DE CANIGIANI