Le procès de Jeanne d'Arc


LE PROCÈS DE JEANNE D'ARC


Trad. R. P. Dom H. LECLERCQ, 1906



Au nom du Seigneur, ainsi soit-il.



Ici commence le procès en matière de foi contre défunte femme Jeanne, appelée vulgairement la Pucelle.

A tous ceux qui les présentes lettres verront, Pierre1, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, et frère Jean Lemaître, de l'Ordre des frères prêcheurs, commis, dans le diocèse de Rouen, et chargé spécialement, eu qualité de vice-inquisiteur, de suppléer dans ce procès religieuse et prudente personne maître Jean Graverent, dudit Ordre, docteur distingué en théologie, inquisiteur de la foi et de la plaie hérétique, député, par délégation apostolique, au royaume de France; salut en Notre-Seigneur Jésus-Christ auteur et consommateur de la foi.

Il a plu à la céleste Providence qu'une femme nommée Jeanne et vulgairement la Pucelle ait été prise et appréhendée par les gens de guerre dans les bornes et limites de nos diocèse et juridiction.

Or, c'était un bruit public que cette femme, au mépris de la pudeur et de toute vergogne et respect de son sexe, portait, avec une impudence inouïe et monstrueuse, des habits difformes convenant au sexe masculin.

1. Pierre Cauchon.



On disait encore que sa témérité l'avait conduite à faire, dire et semer beaucoup de choses contraires à la foi catholique et aux articles de la croyance orthodoxe. Ce faisant, elle s'était rendue gravement coupable tant dans notre diocèse que dans plusieurs autres lieux du royaume.

L'Université de Paris ayant eu connaissance de ces faits, ainsi que frère Martin Belorme, vicaire général de mon dit seigneur l'inquisiteur ès perversité hérétique, s'adressèrent aussitôt à l'illustre prince monseigneur le duc de Bourgogne et au noble seigneur Jean de Luxembourg, chevalier, qui tenaient ladite Pucelle sous leur puissance et autorité. Ils requirent ces seigneurs, par sommation, au nom du vicaire, sous les peines juridiques, de nous rendre et envoyer ladite femme ainsi diffamée et suspecte d'hérésie, comme au juge ordinaire.

Nous, évêque susdit, remplissant notre office pastoral, travaillant de toutes nos forces à l'exaltation et promotion de la foi chrétienne, avons voulu nous livrer à une en- quête légitime sur les faits ainsi divulgués et procéder , avec mûre délibération, conformément au droit et à la raison, à la conduite ultérieure qui nous paraîtrait légitime.

C'est pourquoi nous avons à notre tour, et sous les peines de droit, requis ces prince et seigneur de remettre à notre juridiction spirituelle ladite femme pour être jugée.

A son tour, le sérénissime et très chrétien prince notre maître, le roi de France et d' Angleterre 1 , a requis ces
1. Henri VI d'Angleterre


seigneurs, pour parvenir au même résultat. Enfin le très illustre duc de Bourgogne et le seigneur susnommé Jean de Luxembourg, accordant favorable accueil auxdites monitions et désirant, dans leurs âmes catholiques, accorder leur aide à des actes ayant pour but l'accroissesement de la foi, ont livré et envoyé ladite Pucelle à notre dit seigneur et à ses commissaires.

ledit seigneur, dans son zèle et sa royale sollicitude en faveur de la foi, nous a ensuite délivré ladite femme, pour que nous soumettions les faits et dits de la prévenue à une enquête préalable et approfondie, avant de. procéder ultérieurement.

En suite de ces actes, nous avons prié l'illustre et célèbre chapitre de Rouen, détenteur de toute la juridiction spirituelle et administration, le siège épiscopal vacant, de nous accorder territoire dans cette ville de Rouen, pour y déduire ce procès: ce qui nous a été gracieusement et libéralement concédé.

Avant de procéder contre ladite Pucelle à la procédure ultérieure, nous avons jugé raisonnable de nous concerter, par une grave et mûre délibération, avec des personnes lettrées et habiles en droit divin et humain, dont le nombre, grâce à Dieu, en cette ville de Rouen, est considérable.


PREMIÈRE JOURNÉE DU PROCÈS

9 JANVIER 1431 (1)

Le jour de mardi, 9e du mois de janvier de l'an du

1. L'année commençait alors à Pâques; ainsi jusqu'à la date de cette fête tombant cette année-là le 1er avril, les actes portent le millésime 1430, que nous corrigeons partout en 1431.



Seigneur mil quatre cent et trente[-un], selon le rite et comput de l'Eglise de France, indiction 9e, la quatorzième année du pontificat de notre très saint père et seigneur Martin V, pape par la divine Providence, dans la maison du conseil royal proche du château de Rouen, nous, évêque susdit, avons fait convoquer les maîtres et docteurs qui suivent, savoir:

Messeigneurs:

Gilles [de Duremort], abbé de Fécamp, docteur en théologie;

Nicolas [Le Roux], abbé de Jumièges, docteur en droit canon;

Pierre [Miget], prieur de Longueviile, docteur en théologie;

Raoul [Roussel], trésorier de l'Eglise de Rouen, docteur en l'un et l'autre droit;

Nicolas [de Venderès], archidiacre d'Eu, licencié en droit canon;

Robert [Barbier], licencié en l'un et l'autre droit;

Nicolas [Coppequêne], bachelier en théologie, et

Nicolas [Loiseleur], maître ès arts.

Ces notables personnages étant réunis, nous leur avons exposé les diligences qui avaient été faites et qui ont été dites ci-dessus, leur demandant de nous éclairer de leurs lumières sur le mode et la conduite à suivre. Ces maîtres et docteurs, en ayant pris connaissance, jugèrent qu'il fallait avoir des informations touchant les faits et dits imputés à cette Pucelle. Déférant à cet avis, nous leur


avons représenté les enquêtes déjà faites par nos ordres à ce sujet et nous avons décidé d'en faire poursuivre de nouvelles.

Nous avons encore ordonné que toutes ces informations ensemble et à jour fixe déterminé par nous fussent présentées au conseil, afin de le bien éclairer sur la conduite à tenir dans le traitement de toute l'affaire. Pour mieux et plus convenablement opérer ces informations et le reste, il a été délibéré qu'il était besoin de certains officiers spéciaux chargés personnellement de s'y entremettre.

En conséquence, sur l'avis et délibération du conseil, il a été élu par nous, évêque, conclu et délibéré que:

Vénérable et discrète personne maître Jean d'Estivet, chanoine des Églises de Beauvais et de Bayeux, remplirait l'office de promoteur ou procureur général en la cause.

Scientifique personne maître Jean de la Fontaine, maître ès arts et licencié en droit canon, a été nommé conseiller commissaire et instructeur.

Prudentes et honorables personnes Guillaume Colles, autrement dit Bois-Guillaume 1, et Guillaume Manchon, prêtres, greffiers de l'officialité de Rouen, d'autorité impériale et apostolique, rempliraient l'office de greffiers ou scribes.

Maître Jean Massieu, prêtre, doyen de la cathédrale de Rouen, a été constitué exécuteur des exploits et convocations à émaner de notre autorité. Le tout en vertu de ce qui est contenu tout au long dans les lettres

1. Ou Bosc Guillaume.



de création données pour chacun de ces offices 1.


DEUXIÈME JOURNÉE DU PROCÈS


13 JANVIER 1431.

Lecture des informations prises sur la Pucelle.


Le lundi suivant [treizième de janvier], nous, évêque susdit, avons rassemblé en notre domicile à Rouen messieurs et maîtres:

Gilles, abbé de la Sainte-Trinité de Fécamp, docteur en théologie;

Nicolas de Venderés, licencié en droit canon;

Guillaume Haiton, bachelier en théologie;

Nicolas Couppequene, bachelier en théologie;

Jean de la Fontaine, licencié en droit canon,

Et Nicolas Loyseleur, chanoine de l'Eglise de Rouen.

En présence desquels nous avons exposé ce qui s'était

1. Suivent les diverses lettres closes et patentes mentionnées dans les actes qui précèdent, ce sont: 1. lettre de l'Université de Paris au duc de Bourgogne (14 juillet 1430); 2. lettre de l'Université à Jean de Luxembourg (14 juillet 1430); 3. lettre du vicaire général de l'Inquisition au duc de Bourgogne (26 mai 1430); 40 sommation faite par nous, évêque susdit, au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg (14 juillet 1430); exploit de signification de la sommation qui précède (14 juillet); lettre de l'Université à l'évêque de Beauvais (21 novembre); lettre de l'Université au roi d'Angleterre (21 novembre); ordre du roi d'Angleterre de nous livrer ladite Jeanne (3 janvier 1431); lettres de territoire à nous accordées par le vénérable chapitre de l'Eglise de Rouen, pendant la vacance du siège (28 décembre 1430); lettres d'institution des notaires (9 janvier 1431); lettres d'institution d'un conseiller, commissaire et ordonnateur des témoins (9janvier); lettres d'institution de l'appariteur (9 janvier). Tous ces documents se trouvent dans J. Quicherat et les trois traductions françaises dont nous avons parlé plus haut.



fait dans la précédente séance, en leur demandant avis sur la marche ultérieure à suivre.

Nous leur avons, en outre, fait donner lecture des informations recueillies au pays natal de cette femme et ès autres lieux, ainsi que de diverses notes sur divers points, les unes stipulées dans ces informations, les autres alléguées par la rumeur publique.

Tout cela vu et entendu, ces maîtres ont délibéré qu'il serait dressé là-dessus des articles ou propositions en due forme, afin que la matière pût être distinguée d'une manière plus précise et que l'on pût mieux examiner ultérieurement s'il y a motif suffisant d'introduire citation et instance en cause de foi,

Conformément à cet avis, nous avons résolu de faire dresser de tels articles, et avons commis à ce soin certains docteurs notables dans l'un et l'autre droit, pour y pourvoir avec les notaires 1. Ceux-ci, nous obtempérant avec diligence, ont procédé les dimanche, lundi et mardi qui suivirent.


TROISIÈME JOURNÉE DU PROCÈS


23 JANVIER 1431.

Conclusion de faire enquête préparatoire.


Le mardi 23, au même lieu, comparurent les assesseurs dénommés en la précédente séance

Nous leur avons fait donner lecture des articles rédigés, en leur demandant avis sur la suite. Ces assesseurs

1. Bois-Guillaume et Manchon.



déclarèrent alors que ces articles étaient rédigés en bonne forme et qu'il convenait de procéder aux interrogatoires correspondant à ces articles. Ensuite ils dirent que nous pouvions et devions procéder à l'enquête préparatoire sur les faits et dits de la prisonnière.

Acquiesçant à leur avis et attendu que nous sommes occupés ailleurs, nous avons délégué à cette enquête le commissaire ci-dessus Jean de la Fontaine.


QUATRIÈME JOURNÉE DU PROCÈS


13 FÉVRIER 1431.

Prestation de serment par les officiers de la cause.


Le mardi 13, au même lieu, présents:

Gilles, abbé, etc., Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Nicolas de Venderès, Jean de la Fontaine, William Heton, Nicolas Couppequêne, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur;

Avons mandé les officiers de la cause, savoir: Jean d'Estivet, promoteur: Jean de la Fontaine, commissaire; Guillaume Boisguillaume, Guillaume Manchon, notaires; et J. Massieu, appariteur; lesquels, sur notre requête, ont prêté serment de bien et fidèlement remplir leurs offices.


CINQUIÈME, SIXIÈME ET SEPTIÈME JOURNÉES


14, 15, 16 FÉVRIER 1431.

Enquête préparatoire.


Les mercredi, jeudi, vendredi et samedi suivants, par


le ministère de maître Jean de la Fontaine, commissaire, assisté de deux notaires, il a été procédé à ladite enquête.


CINQUIÈME SÉANCE DU PROCÈS


19 FÉVRIER 1431.

Le ministère de l'Inquisition sera invoqué.


Le lundi après les Brandons comparurent, à environ 8 heures du matin, dans notre dite maison d'habitation:

Gilles, abbé de Fécamp; J. Beau père, Jacques de Touraine, N. Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, docteurs en théologie; N. de Venderès, Jean de la Fontaine, licenciés en droit canon; G. Haiton, N. Coupequesne, Th. de Courcelles, bacheliers en théologie; Nic. Loyseleur, chanoine de Rouen.

Nous, évêque susdit, avons exposé en leur présence qu'une instruction préalable avait été faite par nos soins contre cette femme pour voir s'il y avait lieu à suivre l'action. Nous avons ensuite fait lire, séance tenante, devant ces présents, la teneur des articles et dépositions des témoins contenus dans cette information préalable.

Lesquels conseillers, cette pièce ouïe, en délibérèrent longuement, et, sur leur avis, nous avons prononcé qu'il y avait matière suffisante pour faire livrer la prévenue en cause de foi.

En outre, par égard pour le Saint-Siège apostolique, qui a spécialement institué MM. les inquisiteurs pour connaître des affaires de ce genre, nous avons décidé, de


l'avis des mêmes assesseurs, que M. l'inquisiteur du royaume serait appelé et requis, pour s'adjoindre, s'il lui plaisait, à nous, dans le procès. Et comme le dit inquisiteur pour lors était absent de cette ville de Rouen, nous avons ordonné que son vicaire, présent à Rouen, serait mandé en son lieu et place.


SIXIÈME SÉANCE DU PROCÈS


19 FÉVRIER 1431.

Réquisition du vicaire de l'inquisiteur.


Le même jour, vers quatre heures après midi, comparut audit lieu devant nous, vénérable et discrète personne frère Jean Lemaître, vicaire de M. l'inquisiteur du royaume de France, par lui député pour la métropole et diocèse de Rouen.

Lequel avons sommé et requis de s'adjoindre à nous pour ledit procès, offrant de lui communiquer tout ce qui avait été déjà fait ou se ferait à l'avenir dans la cause. A cela, le vicaire répondit qu'il était prêt à nous montrer sa commission, ou lettres de vicariat, et que, vu la teneur de cette commission, il ferait volontiers, dans la cause, ce qu'il devrait faire pour l'office de la sainte Inquisition.

Il représenta cependant que sa commission s'appliquait uniquement au ressort ou diocèse de Rouen. Or, attendu que, encore bien que le chapitre de Rouen nous eût prêté juridiction et territoire en ce diocèse, cependant le présent procès avait été intenté à raison de notre juridiction comme évêque de Beauvais, par ce motif, ledit


vicaire a émis ce doute: si sa commission pouvait s'étendre à ta poursuite du présent procès. Sur ce, nous lui avons fait réponse qu'il se rendît de nouveau, le jour suivant, par-devant nous et que d'ici là nous aviserions sur ce point.


SEPTIÈME SÉANCE DU PROCÈS


20 FÉVRIER 1431.

Le vicaire de l'inquisiteur se récuse dans la cause.


Le lendemain comparurent au même lieu: Lemaître, Beaupère, Touraine, Midi, Venderès, Maurice, Feuillet, Courcelles, Loyseleur et frère Martin Ladvenu de l'Ordre des frères prêcheurs.

Nous avons exposé en leur présence que, vu la commission du vicaire et ouï l'avis des conseillers auxquels. cette commission a été présentée, nous avions conclu que le vicaire était autorisé par ladite commission à procéder conjointement avec nous.

Néanmoins, pour plus de sûreté en faveur de ce procès, nous avons décidé d'adresser personnellement sommation et requête à l'inquisiteur général de se rendre en ce diocèse afin de nous assister ou de se faire suppléer par un vicaire muni dans ce but de pouvoirs spéciaux.

A quoi frère Lemaître a répondu que, tant pour tranquilliser sa conscience que pour donner une marche plus sûre au procès, il ne consentirait d'aucune façon à s'entremettre en cette affaire, sauf le cas où il recevrait un pouvoir spécial et dans la limite de ce pouvoir. Toutefois il a consenti, en tant qu'il le pouvait et qu'il lui


était permis, à ce que nous, évêque, procédassions plus outre, jusqu'à ce qu'il eût un avis plus éclairé sur la question de savoir si les termes de sadite commission lui permettaient de s'adjoindre au procès.

Après lequel acquiescement, nous avons derechef offert au vicaire communication des actes de notre procédure. Et les opinions des assistants étant recueillies, avons arrêté que ladite femme serait citée à comparaître devant nous le lendemain mercredi 21 février 1.


HUITIÈME SÉANCE DU PROCÈS


21 FÉVRIER 1431.

Première séance publique. Interrogatoire.


Le mercredi, vers huit heures du matin, nous évêque, nous sommes rendu à la chapelle royale du château de Rouen, où nous avions cité la prévenue. Là, nous avons pris séance, assisté des révérends pères seigneurs et maîtres [au nombre de 43] 2.

En premier lieu, il a été, devant ces assesseurs, donné lecture des lettres du roi qui nous renvoient la prévenue et des lettres de territoire.

Lecture faite, maître Jean d'Estivet, promoteur, a

1. Suivent la teneur des lettres de vicariat de frère Lemaître et la lettre de P. Cauchon à l'Inquisiteur général, frère Jean Graverend (22 février 1431). Celui-ci répondit de Constance qu'étant légitimement empêché il déléguait frère Jean Lemaître, qui siégea officiellement à partir du 13 mars.
2. Nous omettons, pour abréger, la liste des assistants de Pierre Cauchon, elle varie presque à chaque séance, mais les noms que nous avons déjà transcrits plusieurs fois s'y retrouvent.



rapporté qu'il avait fait citer la prévenue à comparaître 1.

A l'exhibition de ce rapport, le promoteur a requis qu'il fût procédé à la comparution. Et entre temps ladite femme ayant demandé à ouïr la messe, nous avons exposé aux assesseurs que, de l'avis de notables maîtres avec qui nous en avons conféré, attendu les crimes dont ladite prévenue est diffamée, notamment la difformité de son habillement dans laquelle elle persévère, nous avons cru devoir surseoir à lui accorder la licence par elle demandée d'entendre la messe et d'assister aux divins offices.

[L'exécution de l'exploit atteste que] ladite Jeanne a en effet répondu que volontiers elle comparaîtrait... et répondrait la vérité aux interrogatoires qui seraient à lui faire; qu'elle demandait que, dans cette cause, vous voulussiez bien vous adjoindre des ecclésiastiques de ces parties de France [d'où venait la prévenue, c'est-à-dire docteurs de l'obédience du roi Charles VII].

[Jeanne est introduite par l'huissier Jean Massieu, prêtre.]

Pendant que nous disions ce qui précède, la prévenue a été amenée par l'exécuteur des exploits. Nous avons rappelé qu'elle avait été appréhendée sur le territoire de notre diocèse de Beauvais,... à nous envoyée par le roi,... et citée pour répondre en justice des faits criminels qui lui sont imputés...

C'est pourquoi, désirant, dans cette cause, remplir le devoir de notre office à la conservation et exaltation de

1. Suit la lecture des lettres de citation et de l'exécution de l'exploit.



la foi catholique, avec le secours favorable de Jésus-Christ, dont la cause est en jeu, nous avons préalablement admonesté et requis ladite Jeanne, alors assise devant nous, que, pour accélérer le procès et pour la décharge de sa propre conscience, elle nous dît pleinement sur ce la vérité sans faux-fuyants ni subterfuges.

Prestation de serment.


Là-dessus, nous avons requis l'accusée de prêter serment sur l'Évangile qu'elle dira la vérité.

RÉPONSE DE JEANNE: J'ignore la matière de l'interrogatoire. Peut-être me demanderez-vous telles choses que je ne dois pas vous dire.

CAUCHON: Jeanne, je vous requiers encore de prêter serment de dire la vérité.

JEANNE: De mon père, de ma mère et des choses que j'ai faites depuis que je pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais quant aux révélations qui me viennent de Dieu, je n'en ai onques rien dit ni révélé à personne, sinon à Charles mon roi; je n'en dirai pas plus, dût-on me couper la tête, parce que mon conseil secret - mes visions, j'entends - m'a défendu d'en dire rien à personne. Au reste, avant huit jours, je saurai bien si je dois rien vous dire.

CAUCHON: Derechef, nous vous avertissons et requé-

1. L'original emploie ici le style indirect: laquelle Jeanne à cela répondit en ces termes: Je ne sais, etc. Et comme nous lui dîmes:Vous jugerez, etc. Elle répondit de nouveau; Quant à mon père, etc. A cette forma nous substituons le style direct. Seuls les incidents seront présentés sous la forme de récit.



rons de prêter serment, de dire la vérité dans les choses touchant notre foi.

JEANNE (à genoux et les deux mains posées sur. le missel): Je jure de dire la vérité sur les choses qui me seront demandées et que je saurai concernant la foi.

[La prévenue garde le silence sur la condition susdite, c'est-à-dire qu'elle ne dira ou révélera à personne les révélations à elle faites.]

Premier interrogatoire après le serment.


CAUCHON: Votre nom?

JEANNE: Dans mon pays on m'appelait Jeannette. En France, on m'appelle Jeanne depuis que j'y suis venue.

CAUCHON: Votre surnom?

JEANNE: Du surnom je ne sais mie.

CAUCHON: Votre lieu de naissance?

JEANNE: Je suis née au village de Domrémy, qui est tout un avec Grus; c'est à Grus qu'est la principale église.

CAUCHON: Les noms de vos père et mère?

JEANNE: Mon père s'appelle Jacques d'Arc, et ma mère Isabelle.

CAUCHON: Où avez-vous été baptisée?

JEANNE: A Domrémy.

CAUCHON: Quels ont été vos parrains et marraines?

JEANNE: Le nom de l'un de mes parrains est Jean Lingué; un autre: Jean Barrey. L'une de mes marraines s'appelle Agnès; une autre Sibylle. J'en ai encore eu d'autres, ainsi que j'ai entendu dire à ma mère.

CAUCHON: Quel prêtre vous a baptisée?


JEANNE: Messire Jean Minet, à. ce que je crois.

CAUCHON: Vit-il encore?

JEANNE: Oui, j'imagine.

CAUCHON: Votre âge?

JEANNE: Dix-neuf ans, je pense, environ.

[CAUCHON: Que vous a-t-on appris?]

JEANNE: Ma mère m'a appris Pater noster, Ave Maria, Credo. Je n'ai appris ma créance d'aucun autre que de ma mère.

CAUCHON: Dites votre Pater noster 1.

JEANNE: Entendez-moi en confession, je vous le dirai volontiers.

[CAUCHON: Derechef, je vous requiers de dire votre Pater noster.]

[JEANNE: Je ne vous dirai point Pater noster, à. moins que vous ne m'écoutiez en confession.]

[CAUCHON: Une troisième fois, je vous requiers de dire Pater noster.]

[JEANNE: Je ne vous dirai Pater noster qu'en confession.]

CAUCHON: Volontiers, nous vous donnerons un ou deux notables hommes de la langue de France, devant lesquels vous direz Notre Père.

JEANNE: Je ne leur dirai que s'ils m'entendent en confession.

CAUCHON: Jeanne, défense vous est faite de sortir de la prison à vous assignée sans notre congé, sous peine d'être assimilée à un coupable convaincu d'hérésie.

JEANNE: Je n'accepte pas cette défense. Si je m'é-

1. Cette demande que nous répétons trois fois est ainsi mentionnée: Cumque iterum pluries super lice requiremus eam.


chappais, nul ne serait en droit de me reprocher d'avoir rompu ou violé ma foi, car je n'ai onques engagé ma foi à personne.

[CAUCHON: Avez-vous à vous plaindre de quelque chose?]

JEANNE: J'ai à me plaindre d'être enchaînée avec chaînes et entraves de fer.

CAUCHON: Ailleurs vous avez tenté plusieurs fois de vous échapper. C'est pour ce motif qu'il a été donné ordre de vous mettre aux fers.

JEANNE: Il est vrai, je l'ai voulu et le voudrais encore, comme il est permis à tout prisonnier de s'échapper.

CAUCHON: Cela étant, nous évêque, pour plus grande sûreté, commettons à la garde de Jeanne noble homme John Gris 1, écuyer du corps de notre seigneurie roi, et, avec lui, Jean Berwoit et Guillaume Talbot, en leur enjoignant de la bien et fidèlement garder, sans permettre à quiconque de conférer avec elle sans notre congé.

Vous, les trois susdits gardes, les mains sur les saints Évangiles, jurez qu'ainsi vous ferez.

Ce que ces gardes ont juré.

Finalement, nous avons assigné Jeanne pour comparaître le lendemain jeudi, 8 heures du matin, dans la chambre de parement, au bout de la grande cour du château.


NEUVIÈME SÉANCE DU PROCÈS


22 FÉVRIER 1431.

Deuxième interrogatoire public.


[Le jeudi 22 février, dans la chambre de parement, au

1. Ou John Grey.



bout de la grande salle du château; 47 assesseurs siègent à côté de l'évêque.]

CAUCHON: Révérends Pères, Docteurs et Maîtres, frère Jean Lemaître, vicaire de l'Inquisition, présent à l'audience, a été par nous sommé et requis de s'adjoindre au procès; à l'offre de lui communiquer tous les actes, ledit vicaire a répondu ne se reconnaître de pouvoirs suffisants que pour le diocèse de Rouen, tandis que la cause se jugeait à raison de notre juridiction de Beauvais et sur son territoire prêté.

C'est pourquoi, afin de ne pas invalider le procès et de tranquilliser sa conscience, il avait différé de s'adjoindre à nous jusqu'à plus ample information ou réception de pouvoirs plus étendus de Monsieur l'inquisiteur. ledit vicaire, toutefois, a déclaré se prêter volontiers à ce que nous continuassions la procédure sans désemparer.

FR. J. LEMAÎTRE: Ce que vous exposez est la vérité. J'ai approuve et j'approuve, autant que je puis et qu'il dépend de moi, que vous poursuiviez.

[Jeanne est introduite devant l'évêque.]

CAUCHON: Jeanne, nous vous requérons, sous les peines de droit, de répéter le serment prêté hier et de jurer simplement et absolument de répondre avec vérité.

JEANNE: J'ai juré hier. Cela doit suffire.

CAUCHON: Nous vous requérons [derechef] de jurer, attendu que toute personne, fût-ce un prince, requise en matière de foi, ne peut refuser le serment.

JEANNE: Je vous ai fait serment hier. Cela doit bien vous suffire. Vous me chargez trop.

[CAUCHON: Une fois encore, jurez.]


JEANNE: Je jure de dire la vérité touchant la foi.

Ensuite, l'illustre professeur en sacrée théologie, maître Jean Beaupère, sur l'ordre et commandement de nous [évêque], interroge comme il suit la prévenue:

L'INTERROGATEUR 1: [Je commence, Jeanne], par vous exhorter à dire, comme vous l'avez juré, la vérité.

JEANNE: Vous pourriez me demander telle chose sur laquelle je vous répondrai la vérité et, de telle autre, je ne la répondrai pas. Si vous étiez bien informés de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains. Je n'ai rien fait que par révélation.

L'INTERROGATEUR: Quel âge aviez-vous en quittant la maison paternelle?

JEANNE: Je ne sais.

L'INTERROGATEUR: Dans votre jeune âge, aviez-vous appris quelque art ou métier?

JEANNE: Oui, à coudre et à filer. Pour coudre et filer je ne crains femme de Roue n.

[L'INTERROGATEUR: N'êtes-vous pas sortie une fois de la maison de votre père?]

JEANNE: Oui-da, par peur des Bourguignons, je partis de la maison de mon père et m'en fus en la ville de Neuf-château, en Lorraine, chez une femme qu'on appelait la Rousse. J'y demeurai quinze jours..

1. «Selon l'usage et comme l'indiquent divers témoignages du procès de revision, outre l'évêque et l'interrogateur spécial nommé par lui, les assesseurs, particulièrement les six docteurs de l'Université de Paris, interrogeaient Jeanne. En général, les procès-verbaux du procès de condamnation ne précisent point par qui sont faites les questions adressées à Jeanne. Dès lors il est entendu que, dans tout le cours des interrogatoires, cette rubrique: l'interrogateur, pourra désigner, en même temps que l'interrogateur attitré, des interrogateurs quelconques.» (Note de M. J. Fabre.)



[L'INTERROGATEUR: Que faisiez-vous chez votre père? ]

JEANNE: Chez mon père, je faisais le ménage. J e n'allais [guère] aux champs avec les brebis et autres bêtes 1.

L'INTERROGATEUR: Vous confessiez-vous tous les ans?

JEANNE: Oui, à mon propre curé, et quand le curé était empêché, à un autre prêtre. Quelquefois aussi, deux ou trois fois, je pense, je me suis confessée à des religieux mendiants. C'était à Neufchâteau. Je communiais à la fête de Pâques.

L'INTERROGATEUR: [Communiez-vous] aux autres fêtes?

JEANNE: Passez outre.

[L'INTERROGATEUR: Quand avez-vous commencé à entendre des voix? ]

JEANNE: J'avais treize ans quand j'eus une voix de Dieu pour m'aider à me bien conduire. La première fois j'eus grand'peur. Cette voix vint sur l'heure de midi. pendant l'été, dans le jardin de mon père.

[L'INTERROGATEUR: Étiez-vous à jeun?]

JEANNE: J'étais à jeun.

[L'INTERROGATEUR: Aviez-vous jeûné la veille?]

JEANNE: Je n'avais pas jeûné la veille 2?

[L'INTERROGATEUR: De quel côté entendîtes-vous la voix?]

JEANNE: J'ai entendu cette voix à droite, du côté de

1. On reviendra plus loin sur cette question, que le texte donne ici d'une façon un peu obscure.
2. Je suis ici l'interrogatoire d'après M. J. Fabre. Le procès-verbal omet les mots: et tunc erat jejuna qu'on trouve dans l'extrait du procès-verbal du 22 février à la suite de l'article 10 du réquisitoire. Le texte de J. Quicherat est fautif, il omet non dans cette phrase: et ipsa Johanna non jejunaverat die praecedenti, Vallet de Viriville, p. 36, a traduit: j'avais jeûné la veille. Sainte-Beuve avait également adopté cette traduction.



l'église, et rarement elle est venue à moi sans être accompagnée d'une grande clarté. Cette clarté vient du même côté que la voix, et il y a ordinairement une grande clarté. Quand je vins en France, j'entendais souvent la voix 1.

L'INTERROGATEUR: Comment voyiez-vous cette clarté, puisqu'elle se produisait de côté?

JEANNE ne répond rien et passe à autre chose. Puis elle dit: Si j'étais dans un bois, j'entendrais bien ces voix venir.

L'INTERROGATEUR: Comment était la voix?

JEANNE: Il me semble que c'était une bien noble voix, et je crois qu'elle m'était envoyée de la part de Dieu. A la troisième fois que je l'entendis, je reconnus que c'était la voix d'un ange. Elle m'a toujours bien gardée.

L'INTERROGATEUR: Pouviez-vous la comprendre?

JEANNE: Je l'ai toujours bien comprise.

L'INTERROGATEUR: Quel enseignement vous donnait la voix pour le salut de votre âme?

JEANNE: Elle m'enseignait à me bien conduire et à fréquenter les églises. Elle m'a dit qu'il était nécessaire que je vinsse en France.

L'INTERROGATEUR: De quelle sorte était cette voix?

JEANNE: Vous n'en aurez pas davantage aujourd'hui sur cela.

[L'INTERROGATEUR: La voix parlait-elle souvent?]

JEANNE: Deux ou trois fois par semaine elle m'exhortait à partir pour la France.

[L'INTERROGATEUR: Votre père savait-il votre départ?]

JEANNE:Mon père ne sut rien de mon départ. La voix

1. L'extrait du procès-verbal porte magnam vocem audiebat au lieu de illam vocem audiebat.


me pressait toujours et je ne pouvais plus durer où j'étais.

[L'INTERROGATEUR: Que vous disait la voix?]

JEANNE: Elle me disait que je ferais lever le siège d'Orléans.

[L'INTERROGATEUR: Que disait-elle encore?]

JEANNE.: Elle me disait d'aller trouver Robert de Baudricourt, capitaine, et qu'il me donnerait des gens pour cheminer avec moi; car j'étais pauvre fille, ne sachant ni chevaucher, ni mener guerre.

[L'INTERROGATEUR: Continuez.]

JEANNE: J'allai chez mon oncle et lui dis que je voulais demeurer chez lui pendant quelque peu de temps, et j'y demeurai à peu près huit jours. Pour lors je dis à mon oncle qu'il me fallait aller à Vaucouleurs, et mon oncle m'y conduisit. Quand je fus à Vaucouleurs, je reconnus le capitaine 1, quoique je ne l'eusse onques vu auparavant; ce fut par le moyen de ma voix qui me dit que c'était lui. Je dis alors au capitaine qu'il fallait que je vinsse en France. Deux fois il me repoussa et rejeta; mais la troisième fois il me reçut et me donna des hommes, Aussi bien la voix m'avait dit que cela serait ainsi,

[L'INTERROGATEUR: Parlez-nous touchant le duc de Lorraine.]

JEANNE: Le duc de Lorraine manda qu'on me conduisît vers lui. J'y fus et je lui dis que je voulais aller en France. Le duc m'interrogea sur la recouvrance de sa santé. Mais moi je lui dis que de cela je ne savais mie.

[L'INTERROGATEUR: Que dites-vous au duc sur le fait de votre voyage?]

1. Robert, sire de Baudricourt.



JEANNE: Je ne lui fis pas de grandes communications sur le fait du voyage. Je lui demandai de me donner son fils 1 avec des gens pour m'accompagner en France, et que je prierais Dieu pour sa santé. J'étais allée vers le duc sans sauf-conduit. De chez lui je revins à Vaucouleurs.

[L'INTERROGATEUR: En quel équipage avez-vous quitté Vaucouleurs?]

JEANNE: De Vaucouleurs je m'en fus avec un habillement d'homme, portant une épée que m'avait donnée le capitaine, sans autres armes. J'avais pour mon escorte un chevalier, un écuyer et quatre serviteurs. Je gagnai Saint-Urbain où je pris gîte à l'abbaye. Sur ma route, je rencontrai Auxerre et y entendis la messe à la cathédrale.

[L'INTERROGATEUR: Entendiez-vous vos voix pendant votre voyage?]

JEANNE: J'avais alors souvent mes voix avec celle que j'ai déjà dite.

[L'INTERROGATEUR: Dites-nous par quel conseil vous prîtes l'habit d'homme?]

[JEANNE: Passez outre.]

[L'INTERROGATEUR Mais répondez donc?]

[JEANNE: Passez outre.]

[L'INTERROGATEUR: Est-ce un homme qui vous le conseilla?]

JEANNE: De cela je ne charge homme quelconque 2.

1. C'est-à-dire son beau-fils, René d'Anjou.
2. Le texte relate ainsi cette partie de l'interrogatoire: «Item requise de déclarer par quel conseil elle avait pris l'habit d'homme, à cela elle refusa à plusieurs reprises de répondre. Finalement elle dit que là-dessus elle ne donnait de charge à personne; et elle varia plusieurs fois.»



L'INTERROGATEUR: Que dit Baudricourt, le jour de votre départ?]

JEANNE: Robert de Baudricourt fit jurer à ceux qui m'accompagnaient de bien et sûrement me conduire. A moi, il me dit: «Va», et au moment du départ: «Va, et advienne que pourra»!

[L'INTERROGATEUR: Que savez-vous du duc d'Orléans qui est prisonnier en Angleterre?]

JEANNE: Je sais que Dieu aime le duc d'Orléans. J'ai eu plus de révélations sur son fait que touchant homme qui vive, excepté mon seigneur le roi.,

[L'INTERROGATEUR: Dites maintenant pourquoi vous avez pris un habillement d'homme?]

JEANNE: Il a fallu changer mon habillement de femme et m'habiller en homme.

[L'INTERROGATEUR: Votre conseil vous l'a-t-il dit?]

JEANNE: Je crois que mon conseil, en cela, m'a bien avisée.

[L'INTERROGATEUR: Que fîtes-vous à l'arrivée à Orléans?]

JEANNE: J'ai envoyé une lettre aux Anglais qui étaient devant Orléans. Elle leur disait qu'ils partissent, comme il est porté en la copie de ladite lettre qui m'a été lue en cette ville de Rouen. Sauf deux ou trois mots qui sont dans la copie et pas dans la lettre. Ainsi est dit dans la copie: «Rendez à la Pucelle»; il faut y mettre «Rendez au roi». Il y a aussi ces mots: «corps pour corps» et «chef de guerre», qui n'étaient pas dans ma lettre à moi 1.

1. Cf. J. Quicherat, Procès, t. I, p. 55, note 2. Jeanne avait dicté sa lettre, et sans doute son secrétaire aura ajouté ces mots à son insu. La concordance des copies citées par les hommes du parti français et par les hommes du parti anglais témoigne que la copie lue à Jeanne n'avait pas été falsifiée.



[L'INTERROGATEUR: Racontez ce qui est du fait de la rencontre avec votre prétendu roi.]

JEANNE: J'arrivai sans empêchement auprès de mon roi. Étant au village de Sainte-Catherine de Fierbois, je commençai par envoyer au château de Chinon, où était le roi. J'y fus' à midi et me logeai dans une hôtellerie. Après le dîner, j'allai vers le roi, qui était dans le château .

[L'INTERROGATEUR: Qui vous montra le roi?]

JEANNE: Quand j'entrai dans la chambre du roi, je le reconnus entre les autres, par le conseil et révélation de ma voix, et lui dis que je voulais aller faire la guerre aux Anglais.

L'INTERROGATEUR: Lorsque la voix vous désigna votre roi, y avait-il quelque lumière?

JEANNE: Passez outre.

L'INTERROGATEUR: Y avait-il là quelque ange au-dessus de votre roi?

JEANNE: Épargnez-moi; passez outre.

[L'INTERROGATEUR: Répondez donc.]

JEANNE: Plus d'une fois, avant que mon roi me mît en oeuvre, il eut des révélations et de belles apparitions.

L'INTERROGATEUR: Quelles révélations et apparitions a eues votre roi?

JEANNE: Ce n'est pas moi qui vous le dirai. Ce n'est pas encore à répondre. Envoyez vers le roi, et il vous le dira.

1. Au procès de réhabilitation, les dépositions des témoins, notamment celle de Dunois, nous apprennent que Jeanne dut attendre deux jours avant d'être admise devant le roi.



[L'INTERROGATEUR: Comptiez-vous être reçue par le roi?]

JEANNE: La voix m'avait promis que le roi me recevrait aussitôt après ma venue. Ceux de mon parti reconnurent bien que cette voix m'avait été envoyée de par Dieu; ils ont vu et reconnu [la voix], je le sais bien.

[L'INTERROGATEUR: De qui parlez-vous?]

JEANNE: Mon roi et plusieurs autres ont vu et entendu les voix venant à moi; là était Charles de Bourbon avec deux ou trois autres.

[L'INTERROGATEUR: Entendez-vous souvent la voix?

JEANNE: Il n'est pas de jour que je ne l'entende, et aussi en ai bien besoin.

[L'INTERROGATEUR: Que lui demandiez-vous?]

JEANNE: Je ne lui ai jamais demandé autre prix final que le salut de mon âme.

[L'INTERROGATEUR: La voix vous encourageait-elle à suivre l'armée?]

JEANNE: Ma voix m'a dit que je persistasse devant Saint-Denys en France. J'y voulais rester. Mais, contre ma volonté, les seigneurs m'emmenèrent. Si pourtant je n'eusse été blessée, je ne me fusse retirée.

[L'INTERROGATEUR: Où fûtes-vous blessée?]

JEANNE: C'est dans les fossés de Paris, quand j'y vins de Saint-Denys, que je fus blessée. En cinq jours je me trouvai guérie.

[L'INTERROGATEUR: Qu'avez-vous entrepris contre Paris?]

JEANNE: Je fis faire une démonstration - en français escarmouche - devant la ville de Paris.

L'INTERROGATEUR: Était-ce jour de fête?

JEANNE: Je crois bien qu'oui.


L'INTERROGATEUR: Était-ce bien fait d'attaquer un jour de fête?

JEANNE: Passez outre.

Ceci ayant eu lieu, estimant que c'en était assez pour ce jour, nous, évêque, avons remis l'affaire au lendemain samedi, huit heures du matin.


Le procès de Jeanne d'Arc