Homélie pour le Dimanche de la troisième semaine de Pâques:
« Lui, l'Agneau immolé, il est digne de recevoir puissance et richesse, sagesse et force, honneur, gloire et bénédiction. »
Quelle surprenante religion que la nôtre ! Quelle idée décalée que de décrire le fondateur du Christianisme comme un agneau ! Comment peut-on penser que le Fils de Dieu, qui, selon notre foi, a tout créé et règne sur tout, nous soit présenté comme un agneau ? Quoi de commun entre le sympathique animal à poil laineux et le maître de l’Univers ? Dans le bestiaire religieux, on aurait pu choisir quelque animal plus terrible, plus majestueux, ou plus intelligent. Est-ce seulement parce que dans nos habitudes culinaires, nous avons pris l’habitude de déguster, à Pâques, un peu d’agneau rôti ? Serait-ce la tradition juive de l’agneau aux herbes, l’agneau de l’exode, l’agneau de la Pâque, qui aurait été divinisé par les Chrétiens ?
Il serait bien injuste de dire que de seules considérations gustatives ont présidé au choix de l’agneau comme modèle du Christ. Il y a la tradition juive du sacrifice d’agneaux, par milliers nous dit le psaume, sur l’autel du Temple de Jérusalem. Et le parallèle troublant entre le sacrifice d’Isaac et celui de Jésus : Isaac qui va être offert par son père, et qui porte le bois de son propre bûcher – Jésus qui suit la volonté de son père céleste, et qui porte le bois de la croix, le bois de son propre supplice. Isaac qui sera remplacé par un agneau, Isaac qui sera remplacé par Jésus. Sans compter les prophéties du serviteur souffrant, dans le livre d’Isaïe, pour qui le messie sera rejeté, condamné, et ira à son immolation, tel un jeune agneau silencieux qu’on mène à l’abattoir, sans même pousser un cri. Non, pour accomplir les Ecritures, pour réaliser les prophéties, il convenait, il fallait que Jésus puisse être comparé à un agneau.
Mais allons plus loin. Et relisons le début du chapitre cinquième de l’Apocalypse, que nous avons entendu comme seconde lecture :
1 Et je vis dans la main droite de Celui qui siège sur le trône un livre roulé, écrit au recto et au verso, et scellé de sept sceaux. 2 Et je vis un Ange puissant proclamant à pleine voix: "Qui est digne d'ouvrir le livre et d'en briser les sceaux?" 3 Mais nul n'était capable, ni dans le ciel, ni sur la terre, ni sous la terre, d'ouvrir le livre et de le lire. 4 Et je pleurais fort de ce que nul ne s'était trouvé digne d'ouvrir le livre et de le lire. 5 L'un des Vieillards me dit alors: "Ne pleure pas. Voici: il a remporté la victoire, le Lion de la tribu de Juda, le Rejeton de David; il ouvrira donc le livre aux sept sceaux." 6 Alors je vis, debout entre le trône aux quatre Vivants et les Vieillards, un Agneau, comme égorgé, portant sept cornes et sept yeux, qui sont les sept Esprits de Dieu en mission par toute la terre. 7 Il s'en vint prendre le livre dans la main droite de Celui qui siège sur le trône. 8 Quand il l'eut pris, les quatre Vivants et les 24 Vieillards se prosternèrent devant l'Agneau, tenant chacun une harpe et des coupes d'or pleines de parfums, les prières des saints; 9 ils chantaient un cantique nouveau: "Tu es digne de prendre le livre et d'en ouvrir les sceaux, car tu fus égorgé et tu rachetas pour Dieu, au prix de ton sang, des hommes de toute race, langue, peuple et nation; 10 tu as fait d'eux pour notre Dieu une Royauté de Prêtres régnant sur la terre."
Il ne s’agit pas d’un simple petit agneau de lait, d’un doux agneau au poil soyeux. C’est un agneau terrible, à qui la gloire et la bénédiction sont dues, un agneau qui possède sept cornes et sept yeux, un agneau qui est un lion : cet Agneau, c’est le Lion de la tribu de Juda, seul capable d’ouvrir les sept sceaux du Livre de vie.
Alors, lorsque tout à l’heure, nous recevrons l’Agneau de Dieu, le corps du Christ qui enlève le péché du monde, pensons aux sept cornes et aux sept yeux de l’Agneau. Sept cornes pour les sept dons du Saint Esprit, en tant qu’ils nous sont donnés pour nous fortifier. Sept yeux pour les sept dons du Saint Esprit, en tant qu’ils nous sont donnés pour regarder le monde présent avec la lumière de Dieu, voir toute chose nouvelle, dans le Christ. Regardons le monde avec le regard même de l’Agneau, un regard à la fois exigeant et miséricordieux, doux et fort, plein d’amour et de feu, brillant d’intelligence et d’humilité. Laissons-nous transpercer par le regard des sept yeux de l’Agneau, laissons les sept dons du Saint Esprit venir en nous, agir par nous.
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En la fête de saint Marc, évangéliste:
« Soyez sobres, soyez vigilants : votre adversaire, le démon, comme un lion qui rugit, va et vient, à la recherche de sa proie. »
Après l’agneau pascal, voici la suite du bestiaire biblique que la liturgie et notre tradition nous proposent. Aujourd’hui, en la fête de saint Marc, évangéliste, comment ne pas parler du Lion ? Il y a le lion des prophéties d’Isaïe, celui qui sera tout apaisé, et qui broutera de l’herbe avec les autres bêtes. Il y a le lion de la première lecture de ce jour, de la première épitre de saint Pierre, ce lion qui est le démon, nous encerclant pour nous mettre à l’épreuve, trouvant en nous sa proie.
Mais le lion dont je voudrais vous parler, vous avez bien compris, c’est le lion de saint Marc, l’évangéliste que nous fêtons en ce jour.
Vous connaissez la tradition, remontant à Saint Irénée et Saint Augustin, qui fait correspondre un évangéliste à chacun des quatre vivants apparaissant dans le livre de l’Apocalypse. La correspondance entre figure de l’Apocalypse et évangélique n’est pas univoque, en fonction des auteurs. Mais on peut retenir une configuration, qui a l’avantage d’être simple à mémoriser, puisqu’elle est logique. Il y a quatre vivants : un à tête d’homme, un à tête d’aigle, un à tête de lion, un à tête de taureau. Puis prenez le début de chaque évangile, l’endroit où il commence son récit. Matthieu commence son évangile par une généalogie des ancêtres de Jésus : c’est l’humanité du Christ – Mathieu, c’est le vivant à figure humaine. Luc commence son évangile dans le Temple de Jérusalem, par l’annonce de la naissance de Jean-Baptiste : le Temple, c’est le lieu du sacrifice des animaux – Luc, c’est le vivant à figure de taureau. Jean commence son évangile par un magnifique prologue, longue méditation théologique sur Dieu – « au comment était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu ». Jean, c’est le théologien, celui qui n’a pas peur de regarder le mystère de Dieu en face, comme l’aigle est le seul animal, dans le bestiaire classique, à pouvoir regarder le soleil en face, de sa vue perçante, sans se brûler les yeux – Jean, c’est le vivant à tête d’aigle. Et enfin, Marc commence son évangile dans le désert, par la voix rugissante de Jean-Baptiste qui annonce la venue du Sauveur : cette voix qui retentit dans le désert, c’est celle du lion – Marc aura donc le lion comme emblème.
Une première chose que j’aimerais souligner, c’est que dans beaucoup d’églises, les quatre colonnes encadrant l’autel sont frappées des quatre vivants, représentants des évangélistes. A saint Pierre de Rome, ils sont bien là sur les mosaïques, en train d’écrire, avec leur animal respectif à leur pied. La plume de saint Marc fait plus de 2 mètres de long : vous imaginez la taille des personnages ! Mais le plus important, c’est le lien entre la parole de Dieu et l’autel. A la messe, il y a bien deux tables, la table de la parole et la table de l’Eucharistie, comme il y a deux grandes parties dans la messe : la liturgie de la parole puis la liturgie de l’Eucharistie. Mais les deux ne sont pas séparées, elles sont deux modes de présence différents, mais complémentaires. La parole de Vie prépare au pain de Vie, et le pain de Vie est reçu dans un cœur qui a écouté la parole de Vie. En fêtant saint Marc aujourd’hui, nous pouvons relire ses deux récits de multiplication des pains, miracles qui lient si fortement la parole de Jésus avec le don de sa vie sur la Croix. La parole que l’on écoute et l’Eucharistie que l’on offre sont nos nourritures spirituelles essentielles sur cette terre.
Une deuxième chose à remarquer, c’est que les évangélistes ont une place toute particulière au ciel, s’ils ont leur propre animal qui les représente, tout près de l’agneau. C’est que leurs écrits ne sont pas des lettres mortes. Ils n’ont pas écrit que pour nous, ici sur terre. Leurs évangiles ne sont pas que des récits, plus ou moins heureux, des témoignages plus ou moins précis de la vie de Jésus. Non, par l’inspiration du Saint Esprit, leurs mots deviennent dans l’esprit des croyants, paroles de Vie. Au ciel, nous goûterons en réalité, dans notre intelligence, notre cœur et notre corps, les mystères que leurs évangiles nous ont conté ici bas. Nous lisons et nous méditons sur terre, mais pour prier, pour aimer, anticipant ainsi notre vie éternelle. De la table de la Parole à la table de l’Eucharistie, nous anticipons la table des noces de l’Agneau, la table de la Pâque éternelle. Oui, fêtons saint Marc dans la joie, car son court évangile est non seulement témoin mais avant-goût de la vie éternelle que Jésus veut nous offrir. Pour un cœur qui cherche Dieu, qui cherche Jésus, son récit introduit auprès du maître, et ses paroles d’hommes deviennent, dans l’Esprit Saint, paroles de Vie, paroles de Dieu.
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Ce vendredi:
« Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »
On comprend aisément comment l’auditoire juif de Jésus est profondément choqué par ces paroles. Eux qui saignent les animaux, eux pour qui le sang est impur, eux qui fuient tout cadavre ou toute blessure, voilà que Jésus leur dit : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle »
Nous nous sommes habitués à entrer parler du corps du Christ, mais imaginez quelques instants que le prêtre dise à la communion : « la chair du Christ », cela vous semblerait bien bizarre, peut être inconvenant. Pourtant, les propos de Jésus sont clairs ; dans l’Evangile selon saint Jean, il insiste bien sur le mot « chair ». Pas un corps spirituel, fantasmé, mais bien la chair réelle, rouge, saignante, vivante. Alors, aujourd’hui, laissons-nous choquer par ces paroles de Jésus. Reprenons à notre compte l’incompréhension des juifs : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa propre chair à manger ? »
Souvent, on représente dans l’art et la littérature, Jésus comme un pélican. Lorsque la pêche a été mauvaise, et qu’il n’a plus rien à donner à ses enfants, le pélican est censé se mordre et donner sa propre chair à ses petits. Dans ce cas là, nécessité faisant loi, on comprend mieux dans quelle mesure Jésus peut nous donner sa chair à manger.
Car la question n’est pas tant « comment » mais « pourquoi » cet homme-là veut-il absolument nous donner sa chair à manger. Ce n’est pas une fantaisie de Jésus. C’est une nécessité. Car il y a bien deux nourritures. Une nourriture de la terre, comme celle qui remplit nos assiettes chaque jour, ou même la manne, don de Dieu, mais nourriture terrestre. Et puis il y a une nourriture qui descend du ciel. Et la seule réalité vraiment descendue du ciel, c’est Jésus. Aucune matière ne peut revendiquer une parenté avec le ciel, une parenté directe avec Dieu, sinon Jésus. Jésus non seulement peut mais doit nous donner sa chair à manger : seule sa chair est le viatique qui, venu du ciel, nous ouvre le chemin vers le ciel.
Quelle est donc notre nourriture ? Nourriture uniquement terrestre ? Ou bien aussi nourriture céleste ? Dis-moi ce que tu manges, et je te dirais qui tu es.
Dans la rue, ici, je suis souvent navré, en bon occidental, par l’état des chats qui peuplent les trottoirs, vivent dans les poubelles, fuient devant les hommes. Quelle différence entre ces matous sales, souvent écorchés par leurs rixes territoriales, et les bons gros chats domestiques qui passent leurs journées dans les maisons d’occident, entre un bon fauteuil et une gamelle bien remplie ! Quand je rentre en France après plusieurs mois à l’étranger, et que je vois l’étendue des rayons d’aliments pour chiens et chats dans les grandes surfaces, je suis souvent pris de vertige… tout ça pour ça ! Enfin, il y a bien une différence entre ces félins. Les chats d’ici se nourrissent comme ils peuvent ; les chats de France sont nourris d’abondance. Les uns sont maigres, les autres sont parfois obèses comme leurs maitres !
Alors qui choisissons-nous d’être ? Maigre chat des poubelles ou chat occidental, repu et soigné ? Quelle sera la nourriture de notre âme ? Ce que nous trouverons dans les poubelles de la religiosité ambiante, ou ce que Jésus veut nous offrir ? Alors, à cette messe, laissons-nous nourrir de la chair et du sang de Jésus… et, même si les chats sont toujours indépendants et bien moins reconnaissants que les chiens envers leurs maîtres, faisons l’effort de remercier par le miaulement de notre pauvre prière, celui qui nous donne une si bonne nourriture spirituelle.
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